L’ISLAMO-GAUCHISME de A à Z
- paris8enlettres
- Apr 29, 2021
- 6 min read
Autrice : Zineb Stitou
Alors que ….. on cache la forêt
Alors même que nous avons été la risée du monde entier pour le démarrage
ridicule de nos vaccinations, quand Israël a été le meilleur élève au monde et
qu’au Maroc, « pays sous-développé », selon le docteur Laurent Alexandre
vociférant et indigné sur un plateau de télévision, « le Roi Mohammed VI,
vaccine deux fois plus vite que Macron »,
alors même que la France franchira cette année le seuil dramatique de dix millions
de pauvres et que la crise ne fera qu’augmenter les inégalités et la pauvreté,
alors même que les premières victimes de la crise sociale sont les jeunes avec un
taux de paupérisation de 25 %,
alors même que des dizaines de milliers d’étudiants sont dans la précarité et
l’isolement parce qu’ils ne peuvent plus travailler, plus payer leur loyer, et qu’ils
traversent une dépression morale, sans précédent, allant jusqu’au suicide (voir
notre Edito),
voilà que le gouvernement cache la forêt du doigt et pointe l’université avec ce
qu’il appelle « l’islamo-gauchisme », pour mieux masquer sa débâcle et attiser la
peur et la haine.
« L’Islamo-gauchisme gangrène nos universités ! »
La chasse aux sorcières est ouverte.
Longtemps restée silencieuse sur la détresse des étudiants, sourde à leurs appels,
notre ministre des Universités, Frédérique Vidal, quand sa maison brûle, choisit
de mettre le feu aux poudres en reprenant le 14 Février sur CNews, l’expression
déjà utilisée par le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer : « Ce
qu'on appelle l'islamo-gauchisme fait des ravages ».
A défaut de savoir à quoi ce mot-valise réfère précisément, regardons la
composition de cette expression crée pour en étiqueter ce (ceux) qu’on déteste :
l’islam, la gauche. Il est utilisé par les sphères d’extrême droite, par les
islamophobes, par les polémistes en charge d’enflammer les débats.
En gros, on nous explique que les islamo-gauchistes seraient des personnes qui
auraient des complicités avec les islamistes, l’islam politique, ennemi de la
république. Notre ministre sur la base de dénonciation d’un groupe
d’universitaires liés à l’extrême droite précise que l’université en serait le terreau
actif, que des chercheurs seraient consciemment ou pas, contaminés par cette
idéologie.
Qui plus est, Frédérique Vidal déterminée diligente une enquête du CNRS pour
dresser « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent en France,
« pour distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du
militantisme ». C’est du jamais vu : faire de chercheurs, les acteurs d’une police
des esprits, dirigée contre d’autres chercheurs.
L’objectif, on le comprend sans peine, est de freiner ou idéalement de proscrire
les travaux sur des questions qui font peur (?) : celles du passé colonial, celles du
genre, celles qui interrogent sur la place des races dans nos sociétés, parce qu’il y
aurait dans ces recherches, un danger vital pour la république, un danger de
scission pour la société. On va débusquer les mis en cause dans les sciences
humaines : des sociologues, des anthropologues, des historiens …
Indignations du monde académique et du monde politique
Le chiffon brûle entre la ministre et l’immense majorité des membres de
l’enseignement supérieur indignés par le procédé. Depuis quelques années déjà
l’université en générale et les sciences sociales en particulier sont l’objet
d’attaques politico-médiatiques visant tantôt les enseignants-chercheurs, tantôt
les étudiants et leurs syndicats, tantôt les recherches elles-mêmes. Aujourd’hui,
ils réclament collectivement la démission de Frédérique Vidal lui reprochant
de « faire planer la menace d'une répression intellectuelle » sous prétexte
d'enquête sur l'islamo-gauchisme [Pétition Ouverte du 22 Février 2021]. Cette
obstination de la ministre de l’Enseignement supérieur et du ministre de
l’Education nationale à créer de faux problèmes n’a d’égale que celle qu’ils
mettent à nier les véritables problèmes, ceux qui en effet « gangrènent »
dramatiquement la vie et le travail de l’université. Les dernières années ont été de
ce point de vue, une véritable catastrophe collective et nationale où, au sousfinancement chronique, s’est ajoutée une LPR qui aggrave les inégalités
territoriales et disciplinaires dans une compétition bureaucratique et stérilisante et
la scandaleuse augmentation des droits des étudiants étrangers cyniquement
baptisée « Bienvenue en France ». Au total, la pire politique jamais déployée en
France contre l’université appliquée dans un contexte éprouvant de crise
économique et sanitaire.
De quoi l'islamo gauchisme est-il le nom ?
On martèle que les islamo gauchistes seraient des personnes qui auraient des
complicités avec les islamistes, l’islam politique, ennemi de la république, et c’est
l’université qui est pointée du doigt. Pourtant, faut-il le rappeler ? Aucun des
terroristes ayant agi sur le territoire français n’a jamais foulé le sol d’une
université. Et aucune des enquêtes menées dans le cadre de ces attentats n’a jamais
révélé le moindre lien entre des universitaires et une quelconque mouvance
islamiste. C’est une évidence, c’est un fait. Pourquoi alors un tel acharnement à
désigner un adversaire imaginaire quand il en existe de réels dangers ? Il y a
anguille sous roche !
Ce mot n’intervient pas par hasard dans le débat politique. Il cherche à faire
diversion pour dissimuler la responsabilité du gouvernement face à la situation
chaotique des étudiants et de l’université en général, et à détourner les esprits du
désastre de l’action des gouvernants face à l ‘épidémie, mais aussi pour des
raisons de basse politique pour tenter de disqualifier l’adversaire à l’approche des
élections présidentielles. Rappelons qu’en octobre 2020, le mot ressort juste après
l’assassinat de Samuel Paty : lors de la marche d’hommage, Manuel Valls,
l’ancien 1er ministre, s’en prend aux Insoumis, les traitant d’islamo-gauchistes,
complices de l’islam politique, des islamistes, des terroristes. Le mot sera repris
à par Michel Blanquer puis relayé par Frédérique Vidal.
La stratégie est de diaboliser la France Insoumise opposant plus gênant que le
parti de Marine Le Pen face à la République en Marche. Stratégie qui avait fait
ses preuves lors des élections de 2017.
« Mal nommer les choses c’est contribuer au malheur du monde. »
Albert Camus
Ouvrons les yeux et analysons de manière pondérée et rationnelle cet épisode en
essayant d’éviter de discriminer qui n’a pas les mêmes idées que nous. Oui, nous
avons des points de vue divergents sur la place de l’islam dans notre société. Oui,
il y a bien des débats. Mais en quoi est-il dangereux d’avoir des débats, des
controverses. Est-ce dangereux de travailler sur la colonisation, sur la question de
l’impact de la colonisation sur nos jeunes ? Rappelons-nous à la lumière de nos
cours d’histoire que cette terminologie de stigmatisation a été véhiculée par le
passé par un terme étrangement semblable dans sa composition de « judéo
bolchevisme » associant lui aussi une identité d’origine religieuse et un courant
politique. C’était alors une manière de stigmatiser un peuple, ennemi à abattre, en
en faisant l’instrument d’un combat politique et réciproquement. On connaît la
suite. Rappelons-nous aussi de ces intellectuels, dont des professeurs, qui furent
accusés par les anti-dreyfusard d’être les ennemis de la France, soumis aux
intérêts juifs, dispensant des enseignements qui fragilisaient le sentiment national.
Qu’est-ce que la France a donc appris de ses erreurs du passé ? On se le demande
en voyant que ce sont parfois ces mêmes personnes dont les ancêtres ont souffert
de ces injustices qui, aujourd’hui, agitent à grands vents l'épouvantail de
l’ « islamo-gauchisme ». Les musulmans d’aujourd’hui constituent un parfait
substitut aux juifs de l'avant-guerre, eux-aussi des boucs émissaires de la crise.
Combien de fois faudra-t-il vous le répéter ? Ce n’est pas parce qu’on est
musulman qu’on est islamiste. Si l’on entend dénoncer le seul islamisme, courant
dont le projet est politique, ne devrait-on plutôt parler d’« islamisto-gauchisme
» ? Et le terrorisme qui tue sans distinction les innocents, dont tant de musulmans,
combattons-le là où il est, avec des armes efficaces.
Mais alors, comment nommer ces politiques qui attribuent la légion d’honneur au
prince d’Arabie Saoudite en 2016 d’abord en catimini, décoration assumée par la
suite par Manuel Valls ? Emmanuel Macron reçoit avec tous les honneurs le
nouveau prince d’Arabie Mohammed Ben Salman à l’Elysée, client solvable à qui
l’on vend des armes qui tuent le peuple civil du Yemen. Pourtant , s’il y a bien
un pays dans lequel l’islam politique est une réalité, c’est bien l’Arabie Saoudite :
ce pays ne pratique la charia que pour servir les intérêts politiques de ses
dirigeants contre des opposants traqués (purges, arrestations, exécutions,
assassinats). Seules les femmes du peuple seront lapidées en cas d’adultère quand
la classe aristocratique se soustrait sans conséquence aux lois. Alors qui a des
complicités avec l’islam politique ?
Quelle terminologie adopter pour ces collaborateurs donneurs de leçons et
démagogues qui ne trompent plus personne sauf ceux qui n’ont pas encore
compris ?
Zoom sur nos profs, ces héros !!
La situation sanitaire n’a pas touché les étudiants seulement, mais aussi tous les
acteurs de l’enseignement supérieur qui se trouvent à leur tour fragilisés par une
crise sans précédent. Il doivent faire face à une année universitaire exceptionnelle
qui exige des mesures d’accompagnement souvent très difficiles à adapter. Nos
professeurs, avec une surcharge de travail pour favoriser l’ enseignement à
distance, passent souvent des heures devant des écrans noirs. Ils jouent le rôle à
la fois d’enseignants, de conseillers, de psychologues.
Célébrons ces hommes et ces femmes qui ont mené leur projet pédagogique à bras
le corps, contre vents et marrées, qui au lieu qu’un hommage leur soit rendu, sont
sacrifiés par des opportunistes populistes, sur l’autel de leurs campagnes
éphémères. Rendons hommage aussi à toutes ces personnes de l’ombre qui
permettent à l’université de maintenir et renforcer des services louables pour la
réussite des étudiants (Bibliothèque, administration, acteurs bénévoles). Ce sont
là les véritables combats à mener et défi à relever.
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